LA CONSTRUCTION DE SOI À L’IMAGE D’UNE DANSE GÉNITALE DE L’ARTICULATION PENDULAIRE DE DEUX MOBILITÉS L’UNE DANS L’AUTRE :
l'une de dilation et de dissipation du Moi en rendant le corps disponible à ce qui l’excède (dépersonnalisation et involontarisation)
l'autre de contraction et de marquage d'un chez-soi (production d'une subjectivité individualisée)
intégration oscillatoire des deux mouvements dans l'expressivité d'un rythme : non pas la cadence ou la mesure qui inscrivent le temps institué, mais la simultanéité et l'implication mutuelle de l'universalisation et de la singularisation dans une même dynamique de tension
= capacité de se tenir dans l'entre-deux où s'opère le court-circuit générateur du devenir-autre (métamorphose)
le processus ne cesse que :
si le mouvement s'interrompt dans sa position centrale, celle de l'immobilité schizophrénique : quand il est en « promenade », le schizophrène reste lui-même, mais il est aussi chacun des autres à chaque instant ; il se vit comme le pivot de tout ce qui arrive (présence excessive, tout procédant de lui et tout convergeant vers lui) ; quand la « marche » s'arrête, il n'y a plus transformation (dynamisme créatif), mais seulement torsion (statisme déformant) résultant de l’indistinction dans un même état de l'identité à soi (concentration en un point) et de l'indifférenciation (surproximité compacte, effacement dans l'extension illimitée)
ou si une des deux mobilités va à son terme, invalidant tout accès à l'étrangeté : à l'une des extrémités, l'expérience mystique de la fusion avec l'Un-Tout et de l'identification à la force vitale (rupture du principe d'individuation, abolissement des frontières, risque de se noyer dans la mer qu'on est soi-même devenu) ; à l'autre extrémité, le repli paranoïaque vers des territoires asilaires fermés à l'imprévisibilité de ce qui advient (cantonnement stérile dans le déjà-possible, enveloppe défensive tournée vers l'intérieur)
=> LES ARRÊTS DU PROCESSUS SONT SIGNIFIÉS PAR SES ÉCHOS PSYCHOTIQUES :
création à partir d'une performance de la danseuse Nathalie Brissonnet dans
l'installation [
MurmUrs ], une expérimentation artistique de
[
Cédric Doutriaux ]
la mobilité d'ouverture à l'altérité expose aux forces indisciplinées du dedans et du dehors (sensibilisation à l'hétérogène, au disparate, au protéiforme), contredisant l'hégémonie intra-corporelle (le statu quo physiologique) par une redistribution de la pluralité
=> mouvement endogène d'effervescence (dynamisme intrinsèque de l'implosion de l'ordre par lui-même) : intensification des foyers actifs soumis à l'amplitude du non-semblable, potentialisation et compression énergétiques porteuses de l'excédence et du débordement
le visage (le masque signifiant) se défait jusqu'à brouiller l'identité, la possibilité d'être reconnu, identifié, nommé
=> devenir flou ; éprouver l'incertitude sur soi-même (versus la conscience qui renvoie une image épurée, clarifiée, aseptisée)
de l'évidence du corps docile - celui qui se plie aux conditions du milieu en répondant aux stimulations extérieures par un comportement adapté, c'est-à-dire qui recherche l' « harmonie » de son fonctionnement (unité, équilibre, stabilité, régularité, absence de douleur et autres vecteurs de pétrification et d'amenuisement) - à la résistance du corps insurrectionnel qui ne supporte plus la vie atrophiée par le formatage des dispositifs d'assujettissement
le corps se déloge en émergeant de ses emprises (l’assignation à résidence / les contours figés / la gestuelle immuable / les postures sécurisées / les oppositions duales / la carcasse qui entrave, replie, rive au sol, limite à une performance standardisée reconduisant la norme) ; sa mobilité ne respecte ni les circulations réglées entre les corps, ni les membranes imperméables qui les enferment
=> devenir non localisable, fluctuant, méconnaissable (au sens de non évaluable par la norme) ; élan vers l'indéterminé ; l'affirmation de la différence comme détonateur du tracé de l'espace de danse
le corps souverain se produit lui-même, dépouillé de tout « habit » ; il n'est pas nu, mais sans ses habitudes (les attitudes attendues) ; défiant ainsi tout autant la pesanteur que l'organisme (l'organisation qui impose aux organes d'œuvrer à la conservation, l'adaptation, l'utilité) par sa spontanéité, il se soustrait au besoin d'appartenance jusqu'à s'exprimer à l'infinitif (impulsions de la vitalité corporelle / improvisation / irruption de la non-linéarité détachant les mouvements de la chaîne causale qui les gouvernait / effusion poétique recourant à la force du geste contre sa signification)
=> autonomisation, ondoyance, intempestivité, désorganisation et effacement du sujet comme entité dotée de conscience et de volonté ; le corps comme lieu du devenir-une-puissance-d'agir
danser
de la danse qui libère le corps en dépassant les antinomies de ses représentations (propre-sale, normal-monstrueux, etc.) à la danse du corps libre, artiste et oeuvre d'art
=> le corps se dresse et dispose de lui-même, apportant et emportant l'espace et le temps de sa danse (premiers pas de la chorégraphie non orthopédique du corps indifférent à l'exigence sociale d'imitation) ; le corps s'ouvre à la concordance musicale jusqu'à devenir sa propre expression ; la matière et l'énergie corporelles s'indistinguent au profit de traits intensifs ne pouvant être circonscrits par un regard extérieur (la danse ne peut s'énoncer qu'au sein de son espace)
mise en mouvement de l'espace animant le corps souple et mobile (versus équilibre inerte sur un territoire aménagé) ; instabilité féconde du corps dont la membrane poreuse multiplie les connexions simultanées ; dynamique de façonnement, disposition pathique, aptitude à recevoir la forme ou à la donner, puissance d'engendrement du corps qui se développe hors de lui-même ; plasticité, fertilité, fluidité du corps qui expérimente, par des compositions inédites, les différentes voies de la multiplicité (écoulement, compénétration par intégration continue, etc.)
=> la danse dilate les manières d'exister par un nouveau rapport entre le même et l'autre (différentiel, intensif ; hors de tout négatif)
poussée vers l'altérité, tout à la fois pulsion au changement et pulsion à la rencontre de l'autre mais de l'autre comme inappropriable (non seulement la poussée n'est pas fondée dans la présence préalable d'un objet, mais surtout elle n'anticipe ou ne vise aucun objet)
= ouverture à ce qui excède la totalité déterminée du sens, c'est-à-dire ouverture au réel
sentir l'abîme sous ses pieds
la rencontre libre de tout a priori, de tout projet, est une expérience de l'hors d'attente, c'est-à-dire de ce qui surgit avant que d'être possible, de ce qui ne peut être ramené à aucune expérience « mienne »
=> expérimentation vitale de la contrainte d'exister à partir de rien, impliquant le devenir-autre (versus la volonté de rétrécir pour retrouver l' « équilibre », par une poussée qui s'effectue vers soi-même à partir de ce dont le corps est capable - et qui n'est donc pas une nouvelle naissance, mais l'appropriation de « soi »)
dans l'instant de cette rencontre avec la réalité chaotique, l'énergie accumulée se décharge sans profit pour ce qui existe
=> sacrifice joyeux et nouveau commencement
brusque détente des forces en tension, telle que dans un même mouvement :
le Moi se brise au contact de la puissance impersonnelle de ce qui advient
une forme en formation s'arrache de l'indéterminé pour constituer de nouvelles possibilités d'existence
auto-engendrement d'un soi non substantiel et pluriel (maillage d'une multiplicité d'individuations dont le sens et la valeur ne précèdent pas l'actualisation)
l'événement de la rencontre, par-delà son effectuation matérielle, force une nouvelle compréhension du monde et de soi
= problématisation du réel qui entraîne la production d'un sens nouveau
après avoir perdu le pouvoir de s'attribuer en disant 'je' (invalidation du sujet), la re-saisie de ce qui arrive intervient non pas en « voulant » l'événement vécu, mais le sens qu'à pour moi cet événement
= instauration d'une nouvelle subjectivité (la subjectivité comme la manière dont le danseur fait l'expérience de lui-même)
fondement subjectif immanent d'un nouveau Moi, par le rapport inédit au corps qui s'invente dans l'auto-organisation des comportements naissants
= dynamisme propre qui oriente d'une façon singulière le devenir et initie une esthétique qui est tout à la fois un style, un engagement de vie, un mode d'existence
la mobilité d'unification du pluriel et de l'épars vers une nouvelle cohérence signifiante s'opère dans un processus d'individualisation :
soit qui laisse vivre et proliférer le multiple par un devenir préservant la réticularité ; une moindre importance est ainsi accordée aux contours du corps au regard de sa capacité de recouvrement (capture de fragments de soi et des autres, hybridation, métissage)
soit qui dégrade le multiple en lui faisant prendre « sa » place au sein d'un regroupement grégaire ou d'un collectif normalisé, stabilisé par étiquetage et emboîtement (comme atome aliéné de la conformité mimétique et du désir égalitaire, cf. l'uniformité du tas de grains ; ou comme instance douée de devoirs, de pouvoir et de savoir, autrement dit ayant rejoint un territoire pré-découpé, clôturé et saturé de signifiants, un espace dévitalisé par une délimitation, un intitulé, une fonctionnalité)
si le passage du trop au délimité est caractéristique de toute représentation plastique, la continuité de la danse génitale organise le corps de façon à toujours le re-exposer à l’excès des possibilités charnelles auquel il s’est arraché (et qui déborde la nouvelle subjectivité) ; le danseur éprouve ainsi qu’il vit, en pressentant ce qui l’affecte par-delà les limites de sa propre chorégraphie (sensation dionysiaque) et l’appelle, une fois de plus, à sortir de lui-même
le rapport du danseur au temps ne concerne pas ce qui est arrivé ou ce qui va arriver (ni stock, ni histoire : le corps n'a pas de passé au sens d'une mémoire dans laquelle se conserverait la série des faits révolus, ou de futur au sens de projets) ; le corps dansant n'accumule pas, mais contracte dans l'action présente tout ce qui lui est advenu (« je danse » a pour unique réalité la tension particulière du corps dansant qui engage tout le passé dans un devenir) ; les souvenirs des faits qui se sont succédés restent distincts tout en se fondant dans l'unité d'une contraction, chaque nouvel ajout en modifiant la nature
vivre / la vie qui se déploie dans le temps d'un battement rythmique / la vie comme processus répété du « moi » qui se défait et devient autre (non pas substance, mais mobilité du devenir-ligne)
la danse génitale trace des lignes de vie et met en jeu le corps qui s'élance dans le risque d'exister (versus rester à l'abri dans le devoir et l'habitude)
=> danser multiplie les capacités, les manières d'agir, les possibilités de vie (création de soi)
le devenir n'a ni terme ni début ; il ne va pas d'un point à l'autre ; il est la ligne qui avance entre les points, sans chercher ni laisser de sillage ; l'instant présent n'est pas confronté à un Tout qui pèserait par-dessus lui et le vouerait à accomplir une intention « supérieure » ; ainsi, se tenant dans le flux de la métamorphose incessante, le danseur est libre, c'est-à-dire qu'il vit à titre d'expérience, en artiste du mouvement
vivre en naissant à chaque instant / l'existence n'est pas subsistance, mais déversement hors de soi par le présent / et le pas léger du danseur qui traverse les sables mouvants, qui affronte l'abîme de l'être par petites touches / le corps qui ne s'enfonce pas, mais qui effleure, rebondit, jusqu'à connaître la grâce qui le porte, lui permet de « tenir tout seul », « tenir debout tout seul », « avoir la force d'être d'aplomb »
=> esthétique-éthique de la légèreté et de l'intensité fragile, qui est celle de l'enfanteur mais aussi de l'enfant ; l'enfant qui joue est à la fois danse et commencement de la danse à venir, c'est-à-dire articulation des gestes naissants qui l'enfantent et qu'il enfante
je suis dansé (indistinction du danseur, de la danse et de l'action de danser)