NEW YORK 2.0
 
paradigme urbain
 
 
 

La Ville est là, dans l'insolente immédiateté d'une apparition dénuée de préalable. Elle prend forme. Aucun modèle à représenter, aucune idée à faire valoir. Rien ne semble pouvoir s'être passé, – pas plus avant – dans l'antériorité de sa réalisation matérielle, – qu'ailleurs – dans ce qui serait l'esprit d'un concepteur. La Ville est tout entière à se produire.
 

Les connexions entre points de nature variable autorisent des modes de communication radicalement différents. Dans cette mise en relation non adaptée aux processus d'identification, le normal et l'anomal se côtoient, se succèdent, jouant, déjouant, rejouant les prises de territoires, toujours traversés par des lignes motrices aux directions mutantes. La mise en déplacement défait les positionnements indélébiles de l'acquis. Il y a certes des nœuds, des foyers, des croisements, mais le cadastre urbain n'est plus qu'une hypothèse temporelle, et non un effet de cristallisation. L'incertitude structurelle rend l'environnement déformable. À tout ce qui se soumettrait selon l'axe d'une organisation linéaire séquentielle, la Ville substitue sa chair événementielle, un champ d'activités, d'interférences, de confrontations, c’est-à-dire une zone d’indétermination qui favorise la fracture et l’émergence. Elle offre ce terrain de jeu aux caprices renouvelés de l’instant, pour célébrer ainsi son existence dans une inauguration permanente - qui se suffit à elle-même. L'espace se déploie par-delà les repères attachés à la conservation de ce qui est. La grandeur relève d'une autre discipline, une invitation à se dépasser en éprouvant ses propres limites. La Ville n'a pas de place pour le simple témoin. Elle aime l'individu perdu dans la foule, celui qui n'est pas encore asphyxié par les dispositifs normatifs et qui vit sa balade « désintéressée » comme une expérience en cours. La perspective porte à l'horizon jusqu'à tracer un chemin pour s'affranchir du Moi et du Nous, vers ce que Nietzsche appelle la « solitude libre, capricieuse et légère ».
 

L'anonyme est chez lui dans la Ville, parce qu'il est de nulle part. Peu importe d'où il vient, le costume qu'on lui a donné, ou toute autre distinction pour qu'il porte un nom. L'homme de la cité est convié au plus vaste projet : la réalisation d'un destin élargi qui dédaigne reproduire l'individu figé dans la mythologie de son unité. L’appel, en faisant peu cas du carcan de l’armature personnelle, enjoint à déborder l’organisme pour expérimenter l'étendue du corps vivant. Comment ne pas voir l'espace urbain comme le matériau d'un tel acte ? La Ville montre cette « volonté victorieuse, capacité à dominer et [à] contraindre le chaos ». Emporté sur la ligne de forte pente, l'artiste-architecte se fait ordonnateur, instaurant une harmonie éphémère au sein du fourmillement de la vie, mais sans nier l'insaisissable, ce que rien ne retarde, pas même le trop humain des pistes ensablées.
 

New York règne.

 
 
 
 
la condition
architecturale

Le pouvoir institutionnel rêve d'abolir le dehors en homogénéisant l'espace. Pour nier toute extériorité, il doit à la fois veiller à ce que chacun soit affecté à sa place, et ne laisser aucune place vide. En effet, les lieux sans destination inquiètent, car l'espace inoccupé introduit la perspective d'un mouvement et donc de l'incertitude. Il faut comprendre l'espace comme ce qui se produit quand l'étau se desserre. L'espace est ainsi espace de jeu. Le jeu, dans les deux sens du terme ; car le jeu, c'est d'abord la possibilité dynamique qui existe lorsqu'il y a de l'espace entre les choses. Contre l'installation définitive, le jeu autorise le déplacement et le séjour temporaire. L'espace architecturé, parce qu'il ouvre et donne place, laisse s'approcher ou s'éloigner, mais aussi entrer et sortir. Il instaure une frontière qui sépare de l'altérité, tout en reliant ce qui est clos à l'étendue sans limites. L'architecture permet ainsi l'exposition à ce-qui-est-ailleurs et le passage. Aller de l'autre côté.
 

La Ville associe les disparates, sans craindre la précarité, la porosité ou même l'éclatement. Il existe bien entendu une force architecturale « conservatrice » qui maintient en l'état un certain ordre du monde, une trivialité au service de la durée. Mais l'architecture oeuvre aussi, par sa capacité à déshabituer, à favoriser la rencontre avec ce qui survient. Son rapport à l'existence ne doit pas être pensé sur le modèle d'une adaptation, mais en termes d'occasions, d'opportunités. L'événement advient à l'endroit qui lui convient ; il y est accueilli. L'architecture agit non pas comme le fait une cause ou une détermination, mais en tant que condition de l'événement (circonstance nécessaire). L'espacement est son mode d'action privilégié. Le propre de ce geste est de singulariser chaque espace en réglant l'amplitude de son ouverture, sans pour autant le réserver à un agencement particulier. C'est ce jeu-là que l'architecture met en place. Un jeu qui préserve le hasard de tous les dispositifs visant à annihiler l'imprévisible. Dès lors qu'il dispose d'une pluralité d'espaces pour se déployer librement, le corps mobile peut inventer des trajectoires et traverser, délié de toute attache, c'est-à-dire sans se rétracter sur une identité sécurisante.

 
 
 

Habiter est une habitude indispensable. Mais l'homme de la Ville ne possède pas ; il se tient sur le seuil, là où il est disponible. La vie se répand au rythme d'une oscillation incessante : sortir de la demeure et expérimenter le désapproprié et même l'inhabitable, puis re-trouver un « chez soi » – qui sera autre. Telle est l'architecture existentielle de l'homme vivant. Elle rend possible la fuite, l'épreuve du dehors, l'expérience du lieu errant, et l'installation à chaque fois nouvelle.
 

Habiter, ou plutôt vaciller, car aucune posture ne convient « pour toujours ». Contrairement à la morale qui se formule de manière universelle et définitive, une éthique ne se constitue que dans l'immanence d'une expérience localisée. Dans la Ville, la figure du chantier matérialise cette dynamique plastique. Alors que la flexibilité est la marque du pli qui va se prendre, la plasticité n'est pas seulement une aptitude à recevoir. Le chantier urbain donne forme. Il se détache du but planifié pour imposer son action précaire, une action qui conteste toute orientation et toute finalité extérieures à elle-même.

 
 
l'individuation
urbaine

On peut recenser sans fin les bâtiments, les artères, les habitants, on ne trouvera jamais la Ville. Pour comprendre la réalité urbaine, l'espace doit être envisagé lui-même comme action, événement, partenaire de la rencontre. Au-delà de toutes les énonciations poétiques dont elle magnifie le langage, la Ville est une pratique. En créant des lieux, l'homme construit l'espace tout autant que l'espace le construit. Penser cette constitution, suppose de ne plus refuser l'adversité du chaos. En délaissant les formes que l'on croyait naturelles, l'architecte est celui qui peut accueillir le désordre, parce qu'il ne sait pas « ce qui va arriver ». Le quadrillage dichotomique est certes encore là, mais il ne retient plus l'expérience dans l'impasse du « connu » et de ses alternatives exclusives. La Ville « fuit », elle perd son étanchéité, sa clôture, son organisation, son attendu. En imposant son hétérogénéité et ses empiètements, l'enceinte urbaine, pleine et percée, met en échec toute formulation intelligible de ce-qui-est-là. La puissance architecturale, qui espace tout autant qu'elle édifie, offre l'expérience de la saisie simultanée de c'est ce qui est présent et de ce qui ne l'est pas. Les lieux sont investis de tels télescopages. Ces phénomènes, jubilatoires pour celui qui participe au processus, ne sont porteurs d'aucune dégradation ; ils contribuent, au contraire, à la potentialisation d'une énergie qui se libèrera dans sa consonance avec l'événement. La texture spatiale suggère ainsi une manière de s'emparer du réel qui ne mutile pas la disparité des rencontres occasionnées. La proximité ne répond plus au seul critère géométrique ; l'espace vécu prend une autre dimension, une densité palpable. En contestant l'hégémonie oculaire et son mode unique de préhension, l'architecture s'adresse ainsi directement à l'être sanguin, à la sensibilité de son corps, pour construire un rapport au monde qui associe l'œil et la main. Dans cette perception frontale, l'espace cesse d'être uniquement optique pour devenir concret, tangible, tactile. Il étend sa présence matérielle en impliquant l'homme dans son épaisseur et son agir, forgeant des relations où la mise à distance n'est plus celle des représentations. L'enchaînement des profondeurs mobiles contraint le corps qui veut rester en contact à perdre la rigidité de sa stature verticale pour initier une gestuelle en réajustement incessant. Ce tâtonnement nécessaire intervient sur le déroulé de la surface urbaine, un lieu où l'immanence destitue les déterminismes de la morphologie. Il faut penser l'espace dans la mutation permanente du vivant. Les limites physiques de la production architecturale ne suffisent plus pour justifier des frontières ou établir une partition qui distinguerait un intérieur d'un extérieur. C'est l'homme, par son action, qui complète le maillage spatial, mais sans jamais mettre un terme à la formation de la Ville.

 
 
 

Être plongé dans la Ville. S'imprégner de ses substances jusqu’à pouvoir tendre le bras et toucher l'espace. Un accès à la réalité qui se dispense des images pour approcher l'irrévérence de l'œuvre.

 
 
 

À l'illimité qui est inhabitable, l'architecture répond en agençant le stable et l'instable. Faire l'épreuve de la Ville, c'est connaître les situations critiques qui forcent l'incursion « par-delà » et son exigence de transformation. En ce sens, la limite urbaine n'est pas une borne, elle est une ouverture ; autrement dit, elle n'est pas un lieu où quelque chose cesse, mais ce à partir de quoi une différence commence à être. La frontière perd sa tournure négative pour marquer le passage à un espace adjacent qui n'est plus « le même », mais un autre. Dans cet entre-deux mouvant, s'opèrent les médiations propres au chemin qui conduit de l'indéterminé au déterminé. L'architecture se révèle poreuse. L'interpénétration du dedans et du dehors impose une autre façon d'envisager les processus d'individuation. La Ville ne dresse pas simplement un décor ou un fond qui situeraient les sujets et leurs actions, ou « qui retiendraient au sol les choses et les personnes », mais des milieux qui diffèrent par leurs qualités, leurs matières, leurs obstacles, leurs palpitations, leurs événements. À la subjectivité de ceux qui empruntent un parcours, s'adjoint celle du milieu traversé, relativisant et pluralisant la distinction même entre l'intérieur et l'extérieur du corps vivant. Chaque trajet est l'expérience de cette confusion. Un territoire neutre surgit là où les frontières entre les êtres se brouillent. Rien ne s'adresse plus au sujet, mais aux processus vitaux qui le transpercent. Dans cette zone d'indiscernabilté, les rencontres ne concernent jamais des éléments déjà formés ; elles participent à des rapports fluctuants, des relations à l'orientation encore incertaine. L' « individu » n'est plus l'entité d'une spatialisation et temporalisation « internes » ; il prend consistance dans l'expérimentation des potentialités du passage, puisant dans la rue, ses matériaux, ses bruits, ses odeurs, les composants opératoires indispensables à son devenir.

 
 
 

La dimension événementielle de la Ville, c'est-à-dire la possibilité d'un certain embarras logique, d'une incompatibilité forçant le réaménagement. La scène urbaine déploie sa propre subjectivité au travers de membranes perméables. « Affronter des accidents, adjonctions, ablations ou même projections […] ou bien perdre et gagner des variables, […] suivre des bifurcations […]. Aucune de ces opérations ne se fait toute seule, elles constituent toutes des "problèmes" » – et donc autant de potentiels de mutations. Non plus un individu ou un groupe, « mais un ensemble de singularités dont chacune se prolonge jusqu'au voisinage d'une autre » (Deleuze).
 

Faire corps avec la Ville jusqu'à ressentir, dans la chair qui devient mienne, la réalité de la compénétration ; non pas un ajout, mais la même vitalité qui circule dans chaque partie.

 
 
 

Tout milieu urbain bat à son propre rythme. Personne ne saurait s'abstraire de cette répétition périodique, lorsqu'il s'agit d'entrer pour se glisser entre les choses ou se conjuguer avec elles. Mais, plus qu'une contrainte comportementale, le rythme est ce qui articule des milieux hétérogènes entre eux. L'homme de la cité, capable de vitesses et de lenteurs, est ainsi un des relais sollicités pour moduler l'effervescence qui anime les milieux aux prises les uns avec les autres. Ces interférences vitales ne peuvent être le fruit d'aucune « planification » ; elles interviennent comme des agents de remaniement dans un champ problématique, hors de toute prévision. L'évolution de la Ville reste inaccessible au regard des repères traditionnels ; elle concerne des coexistences et des disjonctions non exclusives dans lesquelles on n'a pas plus d'avenir que de passé. Aucun principe narratif ne permet donc d'ordonner les épisodes du devenir de la métropole. Dans ces conditions – qui sont celles de la réalité, l'architecture ne saurait alors se comprendre à la lumière d'une volonté ou d'un projet déterminés, mais d'un « faire avec » le monde. Cet accompagnement du réel perd son innocence quand il alimente la machine de régulation des habitudes – la machine qui « tourne en rond ». Lorsque la signification existentielle de l'urbanisme porte à l'intérieur du seul horizon de la reproduction, il y a la marque du pouvoir de coercition, dont les agencements induisent une gamme de comportements renforcés et légitimés par toutes les procédures de canalisation des déplacements et de l'assignation à résidence. Dans la dimension réglée de l'existence conforme, l'itinéraire relie ainsi les lieux des obligations fonctionnelles (maison, bureau, école, etc.) qui structurent et organisent l'espace de la cité. Le contrôle de la circulation capture le désordonné par des dispositifs de filtre et de répartition. Mais même le plus efficient des mécanismes ne peut enrayer l'irréductible penchant de la Ville à multiplier les trajets qui n'ont pas pour finalité de distribuer à chacun sa part. Envisager l'inutile est déjà une dérive, une transgression du mouvement orienté et linéaire, le seul « acceptable ».

 
 
 

Le trajet sédentaire sillonne l'espace « des murs, des clôtures et des chemins entre les clôtures ». Mais les lignes croisées de la surface mesurable laissent toujours apparaître des points rebelles qui brisent la continuité et dessinent le contour d'une étendue trouée.

 
 
 

Lorsqu'elle n'est pas enseignée au format touristique, la promenade permet d'apprécier la saveur physique de la métropole, loin de l'écriture propre à la position assise. Il ne s'agit pas d'occulter l'ensemble des territoires de l'enracinement, qu'ils soient géographiques, culturels ou professionnels, mais d'emprunter des trajets obliques qui occasionnent le dépaysement et les rencontres d'un être-ensemble inédit. Le nomade est ainsi celui qui ne se résout pas à céder à l'attraction des terre-pleins centraux. Son habitat, subordonné au parcours, n'est que le lieu d'étape d'un voyage qui n'a pas de but déclaré. Le trajet nomade ignore la signalétique de l'attache à la norme. En prenant à contre-pied l'espace convivial des éventualités pérennes, il contrecarre le modèle de la société stabilisée pour ouvrir le chantier d'autres rapports à soi.

 
 
 

Trahir la cadence en faisant l'apologie de la rue. Être le flâneur, celui qui déambule le nez au vent, ne refusant pas la poésie de la lenteur et du détail. L’érotisme de la Ville : ce plaisir fortuit de la circonstance, quand les pas s'improvisent vers la lisière fertile.

 
 
 

La Ville conjugue ainsi de nouveaux rythmes, une nouvelle expressivité, un nouveau mode – l'impersonnel – qui concerne la grammaire de l'émergence, c'est-à-dire de ce qui est étranger à l'apprentissage social, son répertoire de l'attendu et du déjà-là. L'éclatement de l'identité hors du corset des ordres institués initie une construction qui ne redoute ni la marge, ni le spectre de l'inachèvement ou de l'imperfection.

 
 
 
 
la respiration
interstitielle

On ne saurait appréhender la réalité urbaine sans éprouver sa discontinuité, c'est-à-dire le non-signifiant, l'inhabitable, et tous les possibles qui contredisent la prétention à une vision unitaire pacifiée de la Ville. Mais cette rétivité ne résulte d'aucune « intervention » extérieure ; elle exprime des processus autonomes de dislocation, qui sont ceux de la fragmentation constitutive de la métropole. Ainsi prolifèrent des espaces intermédiaires sans affectation ni usage, des interstices qui viennent écorner les fantasmes de la pureté et de l'inaltérable. Idées inabouties ou indescriptibles, terrains non réglementés, « libérés » ou oubliés des inscriptions sociales, les friches urbaines sont indiscernables au regard de la classification en vigueur. Tout à la fois ruine et chantier, elles mêlent les vestiges de la désertion et de la désintégration, aux interactions vivaces propres au disparate et à l'instable. Contre l'image de la cité productiviste qui ne tolère pas le trouble, le terrain vague oppose la relation qu'il entretient avec des forces antinomiques : d'une part le contrôle auquel l'institution tente de le soumettre et d'autre part l'indétermination de sa destination. C'est précisément dans la tension de ces deux mouvements qu'une dynamique résiste et « fait passer à travers ». Tel un flux qui s'infiltre, elle contamine ce qui jusqu'alors prospérait dans la tiédeur des recommandations hygiénistes.

 
 
 

La Ville s'apprécie de loin à sa silhouette, mais aussi dans ses configurations molécularisées. La condition citadine se prête à la distorsion spatiale qui exonère de certaines contraintes. L'espace architecturé se rend alors perméable aux impulsions d'une liquidité incisive et éphémère. Et le terrain devient propice aux coups de boutoirs de la pression artérielle.
 

La Ville respire. Elle ne nie pas les structures rigides, mais les desserre par ses interstices. L'appropriation n'est plus irrémédiable.

 
 
 

L'interstice est ce qui entrave l'ordonnancement classique. Même en prise avec la quotidienneté et ses rituels, il crée ses propres dimensions par une transversalité étrangère aux emprises des espaces normés. L'interstice restitue le décalage inhérent à la production de la Ville, qui ne cesse d'introduire la diversité, le provisoire et la recomposition sans issue. Des lignes irrégulières, des temporalités étendues ou intensifiées,... le tissu urbain noue et dénoue sa trame dans la genèse hasardeuse de l'invention et du souffle d'air qui balaye le plan horizontal. Le plain-pied signifie ici autant l'immédiateté de l'accès à la résidence que la possibilité de franchir le seuil qui ouvre à la globalité du réseau. L’espace d’entrecroisement ne force ni le partage ni l’échange, mais il contrarie l’étiquetage social et toutes les raisons du refermement sur soi. C'est dans l'incertitude de la transition spatiale que les socialités s'amorcent, cristallisent, ou se délitent, portant au plus haut une pensée du commun en constante redéfinition, une pensée qui n'est plus celle – fade – des bons sentiments, mais concerne le corps charnel.

 
 
 

La rencontre est une épreuve. La fêlure du cadre de la perception familière et rassurante dévoile de nouvelles manières d'exister. Il y a l'autre, qu'on pensait reconnaître, et puis cette unité désormais précaire que l'on appelait « moi ».

 
 
 

L'interstice agit comme une force d'appel qui entraîne l'ambitieux dans un devenir qui le concerne. Mais la trajectoire libératrice fait peu cas du « sujet ». L'individu qui s'engage dans la brèche doit se déprendre de l'enveloppe unifiante de sa « personne » pour l'aventure d'un rapport à soi diffractant vers plusieurs points de vue. Les virtualités qui se questionnent l'une l'autre interdisent toute focalisation. C'est l'occasion pour l'homme de la cité d’élaborer les critères de sa propre construction.

 
 
 

Le trouble, la perturbation, l'ordre altéré, les positions qui se dérobent,... le non-lieu vit. La note discordante a l'effet d'une coupure. Mais l'interruption ne fixe pas la situation, elle en défait les fermetures pour qu'advienne une autre présence.

 
 
 

Le non-investi, c'est-à-dire l'espace qu'aucune fonction n'est venue figer dans une forme déterminée, constitue ainsi la réserve de disponibilité de la Ville. Les surfaces délaissées évoquent, par leurs attributs, le dépli du relief. À l'écart du périmètre balisé que la propriété valorise, ces zones privilégiées suscitent des pratiques de détournement qui se matérialisent dans des réalisations auto-suffisantes de courte durée. Par leurs caractéristiques cinématiques, de telles installations sont à l'opposé des projets institutionnels et de l'infrastructure soumise aux prescriptions et à l'interdit. Ces micro-dispositifs à usages collectifs activent des temporalités qui ne relèvent pas de la grande horloge, mais imposent de nouvelles « tactiques » en temps réel, c'est-à-dire dans la spontanéité et la nécessité de l'effectuation du vécu – et aussi dans ses articulations travaillées par les antagonismes du non-conventionné. Quand la présence active de l'homme prend la forme d'une occupation, l'acte renverse la perspective. Dans le contexte tiède du statu quo inexprimé, l'intrusion met à jour et souligne ce qui ne peut s'accorder ; mais ce tracé, pour ne pas coaguler en une démarcation défensive de l'entre-soi, doit multiplier les segments d'ouverture. Les lignes de partage entre le valorisé et le disqualifié, en perdant le voile de l'implicite, portent le débat sur le donné, ses délimitations, ses hiérarchies, sa naturalisation.

 
 
 

Le spectaculaire anime bruyamment la Ville, mais le plus visible n'étouffe pas les pratiques mineures, le battement irrégulier et sourd qui scande l'ébranlement, le devenir non-lieu des habitats, de toutes ses demeures chimèriques qui coulent dans le béton le pied du danseur.

 
 
 

Le geste de déconstruction ne sera fructueux que si, du mouvement d'interpellation, émerge une contre-production, c'est-à-dire si aux paroles autorisées succèdent d'autres paroles, si les corps silencieux trouvent une autre performance que celle qui les inhibe, etc. L'implication de l'occupant doit dépasser la simple « participation » pour engendrer des processus de subjectivation débordant du cadre des désirs imposés ou appris, ces désirs qui confortent l'institué et l'économiquement rentable.

 
 
 

Avec la variété granulométrique, le micro-hétérogène, la libre combinaison des surfaces de contact et des polarités, l'espace architecturé devient spongieux. Les infiltrations profitent aux itinéraires qui privilégient les raccordements hybrides. La Ville expérimente sa configuration la plus oxygénée.
 

À chacun d’inventer sa place.

 
 
 
 
l'êthos de
la légèreté

Au sein de l’espace urbain, l’actualisation ininterrompue porte la promesse du dépaysement. Dès lors qu’un déséquilibre vient désamorcer les logiques de réplication, des formes de vie se distinguent par leur déplacement autonome. Cette délocalisation opère comme un mouvement ondulatoire aux multiples points d'inflexion et de rebroussement. Par ses fluctuations proches de l'imperceptible, la mobilité vibratoire rend ainsi la friction douce jusqu'à autoriser le glissement, l'échappée qui emprunte les intervalles de la prospection gratuite.

 
 
 

Il y a une façon d'occuper l'espace incompatible avec l'attendu, le préparé, l'établi. Elle ne concerne pas le consommateur, celui qui détruit ou assimile, mais cet homme de la Ville qui peut rencontrer « ce qui lui arrive ». Et affirmer son incommensurable singularité.
 

Lorsque le trajet n'est plus pensé comme déterminant le réel, il peut l'accompagner dans son déroulement. Ne plus se croire à l'origine d'un effort, mais faciliter le courant, emporté par les flux, le mouvement de la grande vague. Manœuvrer sur une surface lisse, quand plus rien n'accroche et que le corps découvre l'improbable.
 

L'homme devient capable d'être un nouveau lieu.

 
 
 

L'éthique architecturale aborde toute entreprise d'édification dans les termes d'une problématique du geste. Pour le corps aguerri par l'exigence du style, la « maison » ou le « territoire » doivent s’envisager sur la voie chorégraphique, celle qui abandonne la terre comme sol. Elle impose de s'alléger du superflu jusqu'alors supporté, qu'il soit structurel, idéologique ou simplement habituel.

 
 
 

Rejoindre la myriade. Non seulement s'émanciper des relations ossifiées qui condamnent à la pétrification, mais se sentir convié à la démarche aérienne.

 
 
 

L'ancienne idée d'immatérialité, qui s'opposait à la lourdeur et l'opacité des pièces de l'assemblage, découlait d'une gravité définie « verticalement ». Mais la légèreté peut aussi se penser dans le refus de l'assignation statique – en construisant, en habitant, en vivant, sur le mode de la souplesse et de la fluidité. Si la géométrie classique peine à traduire ce nouveau rapport à la charge, c'est parce que les changements de places relèvent des multiples manières d'être, c'est-à-dire d'une ergonomie qui n'épuise pas les vertus de l'ébullition. Le repérage n'est jamais neutre ; il énumère sans fin les modalités de l'existence pour « ne pas perdre la trace ». La mobilité vaut alors par la liberté du mouvement, autrement dit par l'indétermination du déplacement au regard des coordonnées usuelles, celles de l'application des règles qui rendent la surface « praticable ».

 
 
 

La connaissance réduit les incohérences et l'insolence du disparate. Elle dompte, coupe les élans, domestique l'inspiration corporelle ; elle corrompt la vie et sa pulsion créatrice. Le geste tronqué.
 

Hors du parcours fléché, le relevé métrique reste obtus. Dilater ou éroder les distances, négliger l'alignement des bâtisses pour imaginer une surface dédiée à « rien ».
 

Être nulle part.

 
 
 

La règle contredit le hasard. Elle élime les horizons et leurs arêtes tranchantes, en ajustant l'amplitude du mouvement au sillon du profil régulier. Mais la Ville incite aux pratiques de dépassement. Entre la surface et ses dehors, la zone se révèle floue, incertaine. La limite meuble, en perpétuelle refondation, est propice à l'expérience coupée de toute histoire, dépouillée de signification, et donc nécessairement inventive – ludique. Explorer les hors-champs, ignorer les durées circonscrites, se désintéresser de la formule gagnante au profit de l'intempestif. Avec l'affirmation de tous les coups comme ensemble des possibles, le jeu est porté à sa pleine puissance.

 
 
 

Oublier la demeure et le chemin uniques, pour expérimenter une multiplicité de trajets. Marcher dans la Ville, jusqu'à trouver un rythme, une occasion d'entrer en résonance, – l'expressivité d'un nouveau territoire.
 

Le mouvement de la Vie. Il est joyeux. Courir sur la surface, sauter, sortir du cadre. Ne pas laisser le sédentaire s'installer, et avec lui la structure, le confort, les verrous. Que le jeu continue. Une partie sans modèle, sans héritage, sans consignes ; une partie qui ne vient pas après une autre. La distribution aléatoire. Ni sens, ni chronologie – errer. Rendre la terre légère.

 
 
 
 
 
 
[ Zagreus da capo ]
 
NEW YORK 2.0 © 2007, 2011 [ vincent estrabaut ]